INTRODUCTION

Lors du Festival International de la BD d’Angoulême 2025, des auteurs du monde entier sont venus rencontrer leur public. Parmi eux, Chang Sheng, auteur taïwanais né en 1968.

Après 15 ans de carrière dans la publicité, il se lance au début des années 2000 dans le manga avec des œuvres comme Xgirl, Stanle, Oldman ou encore Yan, publié en France aux éditions Glénat.

À l’occasion de sa venue en France et de la sortie de son manga Baby le 2 avril, toujours chez Glénat, j’ai eu l’opportunité d’échanger avec lui lors d’une interview d’une trentaine de minutes.

Un moment privilégié pour revenir sur son parcours, notamment sa transition vers le manga à 35 ans, dans la poursuite de son rêve d’enfant. Mais aussi pour mieux comprendre le processus de création d’un maître dans son art.

Je remercie les éditions Glénat et Oscar Deveughele pour m’avoir donné l’opportunité de réaliser cette interview, ainsi que Daphné Huang pour avoir rendu cet échange possible malgré la barrière de la langue.

L’interview a été enregistrée au format audio, puis retranscrite avec une adaptation fidèle au sens des propos. La traduction n’est donc pas littérale, mais je garantis que l’ordre des phrases et leur signification ont été respectés, sans aucune déformation.

INTERVIEW Sheng Chang

Je vais d’abord vous expliquer pourquoi, après 15 ans dans une agence de pub, j’ai décidé de changer de carrière.

Comme beaucoup d'auteurs de manhua, j’ai toujours aimé ce format et que j’avais peut-être ce rêve d’enfant d’en faire un un jour.

Mais en grandissant, comme tout le monde, on met un pied dans la société et on se retrouve avec toutes sortes de pressions financières, de travail, de responsabilités que l’on n'avait pas avant.

Ce changement d’environnement réduit aussi le temps que l’on a pour apprécier les manhua et les lire, et je crois qu’on finit par oublier ce qu’est le manhua.

Mais voilà, après quinze ans dans une agence de pub, un matin, je me suis réveillé et je me suis souvenu.

Je me suis souvenu de ce rêve d'enfant que j’avais. Et je me suis dit : "Oui, c’est ce que je voulais faire quand j’étais enfant, il faut que je le fasse."

À ce moment-là, j’avais 35 ans… Et je me suis dit que cet âge-là était un entre-deux. Apprendre le manhua est un long processus, ce n’est pas quelque chose que l’on peut maîtriser en claquant des doigts. Il faut sûrement une dizaine d’années pour apprendre ce métier.

Alors, si je ne le faisais pas à 35 ans, je me suis dit que je ne le ferais jamais. J’ai donc quitté mon travail à l’agence.

Pendant la première année, je me suis vraiment consacré à la pratique et à la réalisation de storyboards ainsi qu’à l’écriture de scénarios. Tous les storyboards que je faisais, je les accrochais aux murs de mon atelier. En parallèle, j’envoyais toutes les histoires que je dessinais aux maisons d’édition, et cela a duré un an.

Pendant cette année, tout a été refusé. Aucune maison d’édition ne voulait travailler avec moi, jusqu’à la fin de cette première année où l’une d’elles m’a recontacté.

Je leur ai montré tout ce que j’avais affiché sur mon mur et je leur ai dit : "L’histoire qui est sur ce mur, c’est celle que je veux dessiner."

Cependant, la maison d’édition m’a répondu autre chose. Elle était d’accord pour que je dessine pour eux, mais ils ne voulaient pas de cette histoire. Ils en voulaient une autre.


En fait, la maison d’édition voulait s’imposer sur le marché avec une idée précise en tête, alors ils voulaient me faire dessiner cela.

Je me suis dit : "Pourquoi pas ? Je vais faire de mon mieux et leur proposer une histoire qui leur plaira."

Alors j’ai beaucoup dessiné, j’ai fait mon histoire et je l’ai amenée à la maison d’édition. Et là, je ne sais plus si c’était l’éditeur ou le rédacteur en chef, mais il prend mon storyboard, le regarde, le jette par terre et me dit d’un ton énervé : "Mais c’est quoi ça ?" avant de partir.

J’aurais dû le ramasser pour lui relancer dessus !

Après, je me suis dit : "Ok, ce n’est pas grave." J’ai repris mon histoire en me disant que j’allais la retravailler et retourner les voir. Mais quand je suis retourné les voir, la maison d’édition n’existait plus, elle avait fait faillite.


Oui, c’est une histoire vraie. Apparemment, ils auraient eu des problèmes juridiques concernant l’utilisation de certains droits, et c’est cela qui aurait causé leur fermeture.

Je me suis retrouvé avec une histoire, mais sans maison pour la publier. Alors je me suis dit : "Tant pis, je vais la montrer quand même."

C’était il y a environ 20 ans. Je me suis créé un site internet, j’ai mis en ligne mon manhua et je me suis fait repérer par une maison d’édition. Voilà comment j’ai commencé.

Pendant les premières années, beaucoup de personnes m’ont demandé quels étaient les apports du monde de la publicité dans mon processus créatif, et aujourd’hui encore, j’ai du mal à le dire. Au début, j’étais beaucoup dans le tâtonnement entre le manhua et la publicité, et pour moi, c’était deux mondes vraiment différents.

Ce n’est qu’après quelques années que j’ai pris conscience d’un point commun...

Toutes les histoires que j’avais créées étaient de la fiction, de l’imagination, et je pense que la publicité aussi repose sur la création.

Comme dans la publicité, pour qu’une histoire accroche le public, il faut qu’elle tienne en une idée simple et directrice.

En fait, je me soumets à un test moi-même : à chaque fois que j’ai une idée, et dans le but de savoir si elle est suffisamment bonne ou non, je regarde si je peux la résumer en une seule phrase.

Par exemple, pour le manga Yan aux éditions Glénat, mon pitch était : "Une chanteuse d’opéra pékinois devient super-héroïne."

Mon processus créatif se développe de l’intérieur vers l’extérieur. Je vais toujours me référer à cette idée qui est au cœur de mon histoire et développer autour d’elle l’univers et les personnages.